Vinaigre ou citron ?
Par Aurélien Bernier
– Le problème, et je dirais comme d’habitude, ce sont les taxes ! Les charges ! Les prélèvements divers ! Nous vivons dans un pays qui n’aime pas la réussite, que voulez-vous…
– Oui, et après, les mêmes se plaignent des délocalisations !
– Bien sûr !
– Je vais vous dire… bientôt, c’est simple, on ne pourra même plus travailler en France.
– C’est couru d’avance…
– Tenez, vous connaissez Edmond de la Martinière ? Eh bien, il va être obligé de licencier ! Trop d’impôts !
– Quelle misère !…
– Quand je vois tous ces syndicalistes qui passent leur temps à critiquer et à gémir, j’ai envie de leur dire : « allez faire un séjour en Chine, mes amis ».
– Ça, Robert, vous me l’enlevez de la bouche ! Mais c’est l’éternel problème que de vouloir entreprendre dans un pays de fonctionnaires.
– Oh, les enfants ! Charles et Marie ! Arrêtez d’embêter votre sœur !
Le père avait élevé la voix. La petite dixième se débattait, enroulée dans une guirlande rose par les huitième et neuvième, âgés respectivement de cinq et sept ans. Elle pleura quelques secondes, puis la mère vint à la rescousse.
– Allons, Émilie, ne sois pas ridicule, ce n’est pas grave. Regarde le beau sapin !
La petite fille ronchonna puis tourna des yeux brillants de larmes colériques vers l’arbre, bouche ouverte.
C’est vrai qu’il était beau. Deux mètres de haut environ. Des boules multicolores scintillaient au milieu des rubans d’ampoules. Ils jetaient par intermittence de discrets reflets de lumière dans le clair-obscur du salon. Les hommes sirotaient un digestif côté gauche de la pièce. Les femmes avaient investi la partie droite.
– Je ne comprends pas qu’il fasse un froid pareil dans une église le soir de Noël ! Avec tous ces courants d’air, je suis sûre d’avoir attrapé un rhume.
– Ne vous tracassez pas, Bénédicte. Je vais vous donner une recette d’infusion qui vous évitera la grippe. Et puis, malgré la température, quel moment magnifique ! Un sermon de toute beauté ! Vraiment, notre curé est un grand homme !
– Quel âge a t’il, au fait ? Il n’est plus tout jeune, non ? J’espère au moins qu’il ne va pas déjà nous quitter pour prendre sa retraite.
– Mathilde ! Edouard ! Ne recommencez pas ! Sinon, vous irez au lit sans ouvrir les cadeaux ! Excusez-moi, Evelyne… Vous disiez ?
Evelyne, un brin vexée, s’apprêtait à poser sa question une seconde fois, mais Anne-Laure lui coupa l’herbe sous le pied. Sur un ton légèrement inquiet.
– Dites, vous allez bien, Tante Janine ?
– Oui, oui, ça va…
En fait, Tante Janine, quatre-vingt-deux ans bien sonnés, était pâle. Verdâtre.
– Je crois que ce sont les huîtres… Mon péché mignon ! J’en mange, j’en mange, et après, je suis toute ballonnée !
– Bon, vous nous rassurez… Si ce n’est que cela… Voulez-vous une tisane pour la digestion, ma tante ?
Le ton de la maîtresse de maison était sec. Roselyne du Maurier pensa un instant qu’elle aurait mieux fait de laisser Tante Janine passer le réveillon dans sa maison de soins. Cette vieille bique trouvait toujours le moyen de se faire remarquer. Il y a deux ans, elle avait trébuché dans un repli du tapis persan et avait manqué se casser le col du fémur contre la commode. En 98, c’était une bronchite carabinée qui s’était déclarée en fin d’après-midi. Et Dieu sait ce qu’elle était capable d’inventer cette fois-ci !
– Une tisane ? Je ne sais pas, … peut-être, hésita l’ancêtre.
– Je vous la prépare. Si ça peut nous éviter d’appeler à nouveau le médecin…
Roselyne se leva dans le cliquetis charmant de ses nombreux bracelets et des perles de son collier. Elle fit une halte devant la grande glace dorée et se recoiffa pour bien signifier à la vioque qu’elle l’emmerdait à trop s’empiffrer. Elle admira sa robe, aussi fleurie qu’un 14 juillet, et qui lui avait coûté dans les mille euros. Une fois convaincue que ça les valait bien, elle se remit en route et disparut dans la cuisine.
Elle revint quelques minutes plus tard avec un plateau qu’elle déposa devant la tante sans même lui adresser un regard. Elle reprit avec empressement la conversation.
– Pour en revenir à l’office, je suis consternée de voir que d’une année sur l’autre, nous sommes de moins en moins nombreux.
– Oh, oui, vous avez bien raison ! Mais les gens préfèrent se ruer sur les toasts plutôt que d’aller communier le soir de Noël. Ce n’est pas nouveau.
– Et regarder la télévision !
– Ah oui, ça ! La télévision !
Tante Janine leva sa tasse d’une main toute branlante. Elle bu deux ou trois gorgées, mais restait toujours aussi verte. Péniblement, elle s’arracha de son siège.
– Où allez-vous Janine ?
– Je… Je vais aux sanitaires… Je ne me sens pas très bien…
– Attendez un peu ! La tisane va faire effet.
Roselyne la rattrapa en trottinant et lui prit le bras. Elle chuchota.
– Vous n’allez pas rendre au moins ?
– Je ne sais pas… J’ai l’impression que le dîner me remonte lentement dans l’estomac… C’est très désagréable. Vous savez, à mon âge…
– Eh bien, justement, à votre âge, on ne mange pas comme quatre ! Je vous l’avais bien dit ! Tâchez au moins de ne pas nous gâcher la soirée !
La maîtresse de maison lâcha l’ancêtre et rejoignit ses convives en plaisantant. Tino Rossi braillait à bas volume sur une compilation des plus célèbres chants de Noël. Les hommes parlaient de la bourse. D’ici quelques minutes, on annoncerait sans doute que l’heure d’ouvrir les cadeaux est arrivée.
*
Les papiers d’emballage colorés, curieuses feuilles mortes de décembre, virevoltaient puis s’étalaient par terre au rythme des commentaires et de la musique.
– Ouais, un ballon de foot Zidane !
– Oh, une théière en argent ! Mais qui a bien pu avoir une attention aussi délicate ?
– Le gilet en daim de chez Armani ! Roselyne, vous n’êtes pas raisonnable ! Venez ici que je vous embrasse…
La vieille s’était assoupie dans le fauteuil près du radiateur. Plus personne ne se souciait de ses maux d’estomac. Si elle dormait, c’est sans doute que tout allait bien…
Lorsqu’elle s’éveilla en sursaut et qu’elle commença à étouffer en geignant, il fallut bien trois minutes avant qu’on ne la remarquât. Adèle fut la première.
– Oh, mon Dieu ! André ! Regardez, Tante Janine va mal !
– Encore ! s’écria Roselyne, spontanément. Que se passe-t-il, Janine ? Janine, répondez-nous, enfin !
Mais non. Elle ne répondait pas, trop occupée à agoniser dans son fauteuil.
« Vive le vent, vive le vent, vive le vent d’hiver… » chantait la chaîne hi-fi.
« Hhrreeuuu, Hhrreeuuu, Hhrreeuuuuaaah » répondait la vieille, presque en rythme.
Robert se précipita, suivi par André. Ils la palpèrent rapidement, essayaient de comprendre…
– Elle s’étrangle ! On dirait qu’elle a quelque chose de coincé dans la gorge.
« Qui s'en va sifflant soufflant, dans les grands sapins verts, Oh ! »
Les deux hommes bougeaient Tante Janine, lui tapaient dans le dos, mais rien n’y faisait. Robert, surmontant sa répugnance et montrant par là que l’aristocratie de province n’est pas nécessairement dépourvue de courage, plongea deux doigts dans le gosier de l’octogénaire. Il sentit un truc glaireux, bien accroché, mais rien de solide.
– Merde, c’est pas possible ! Pas aujourd’hui !
André hurla.
– Vite, téléphonez aux urgences !
Adèle courut. Décrocha le combiné.
« Boule de neige et jour de l’an et bonne année Grand’Mère… »
Trop tard.
La vieille venait de lâcher la rampe pour de bon.
*
« Faudra-t-il bientôt parler du syndrome de l’huître tueuse ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais ce fait-divers survenu la veille de Noël à Saint-Palais-sur-Mer, Charente-Maritime, a de quoi inquiéter… Une personne âgée de quatre-vingt-deux ans a en effet succombé à une crise d’étouffements après avoir mangé, comme beaucoup d’entre nous, des huîtres pour le réveillon. Huîtres un peu particulières, comme nous l’explique Jean-Claude Chevallier, notre envoyé spécial. »
Le reporter :
« C’est un peu avant une heure du matin, dans la nuit du 24 au 25 décembre, que le réveillon paisible de la famille du Maurier et de leurs amis vire au cauchemar.
Celle que tout le monde ici appelait affectueusement « Tante Janine », et qui semblait se porter à merveille quelques minutes auparavant, fut prise de spasmes violents. Avant qu’il fut possible de faire quoi que ce soit, la vieille dame mourait dans d’atroces souffrances »
Roselyne du Maurier (maîtresse de maison et nièce de la victime) :
« C’est terrible, nous n’avons rien pu faire ! Tout allait bien, et d’un seul coup, Tante Janine a suffoqué. En pleine ouverture de cadeaux. Nous n’avons même pas eu le temps de prévenir les secours qu’elle était déjà morte ! »
Le reporter :
« Des secours qui ont eu une bien étrange surprise en découvrant la défunte »
Le secouriste :
« La personne décédée avait dans la gorge une huître encore vivante qui obstruait l’entrée de sa trachée. L’huître a fait l’effet d’une ventouse et a provoqué une asphyxie extrêmement rapide, d’autant plus rapide que la dame en question était très âgée. »
Le reporter :
« La question reste posée: comment un tel scénario fut possible ? Le laboratoire de biotechnologies de Poitiers s’est immédiatement penché sur ce cas qui dépasse l’entendement »
Le Professeur :
« Habituellement, une huître, même sans être mâchée, meurt au contact des sucs digestifs. Dans le cas présent, elle n’est pas morte et semble avoir remonté lentement la paroi de l’oesophage. Nous ne comprenons pas encore pourquoi, mais nous tentons de reproduire en laboratoire ce qui a pu arriver à cette vieille dame le soir du réveillon. Nous savons déjà que l’huître en question était une triploïde. C’est à dire une variété obtenue à partir de cellules dans lesquelles on a ajouté un chromosome supplémentaire. Cette manipulation permet de la rendre stérile, et donc commercialisable toute l’année puisqu’elle n’est jamais laiteuse. Dans un premier temps, nous cherchons à savoir s’il existerait un lien de cause à effet. »
Le reporter :
« En attendant les résultats de cette étude, c’est bien évidemment la consternation chez les ostréiculteurs qui ne souhaitent pas s’exprimer devant les caméras mais craignent une nouvelle crise dans la profession. »
Retour sur le présentateur :
« Une bien curieuse histoire, à suivre…
Fort heureusement, tous les Noëls ne sont pas aussi tragiques !
A Châteaudun, dans l’Eure-et-Loir, le 25 décembre c’est aussi, depuis trente-huit ans, le concours des plus gros mangeur de foie gras mi-cuit.
Un reportage de Marie-Angèle Bourrier… »
Octobre 2006
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