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Vendredi 1 septembre 2006

 

Octobre 1999

 

 

 

J'étais de passage dans la grande ville et décidais de revoir quelques amis. L'un d'eux m'avait parlé de Paul qui c'était installé dans un ancien atelier industriel transformé en une espèce de loft pour bobos branché. Et branché, il l'était, car apparemment sa passion pour l'informatique n'avait cessé de croître. Après un coup de fil, je trouvais facilement l'adresse, au milieu de ce petit quartier qui avait réunit quelques garages et ateliers de fabrication, mélangés d'immeubles bas que l'on qualifiait d'habitations à loyers modérés. Une courette, de hautes fenêtres en verre dépoli, une porte en fer, j'entrais. La pièce, immense, était plongée dans l'obscurité. Seule la pâle et froide lumière diffusée par les écrans me permis de me déplacer et je finis, par situer Paul. Dans le fond de cette sorte de caverne, dissimulé par le dossier d'un fauteuil dans lequel il disparaissait presque, face à une batterie de machines diverses. Il pianotait sur un clavier.

 

-          Tiens Thomas ! Ça fait un bail. Viens voir, approches.

 

Ses traits accusaient la fatigue, pourtant sa voix, au timbre dynamique, trahissait son excitation. Je le trouvais changé, sans savoir à quoi rattacher cette sensation. Quelque chose dans le regard peut-être.

 

-          Regardes, ça fait une semaine que je travaille là dessus, c'est génial ! Je n'en dors plus, mais c'est génial !

 

-          Tu vois cet écran là ? C'est ma connexion sur le satellite météo, et là c'est le système autoroutier, tu comprends ? Non ! Bon voilà, je me suis ouvert un compte dans cette banque, acheté des actions de la société Routeur-info , la boite qui gère le réseau, et ici vise un peu, c'est le flux des touristes aux péages. J'ai ouvert un pari officiel avec Ecoclimax pour une option de 500 000 crédits sur la hausse, c'est génial je vais pouvoir investir dans une méga machine de troisième génération. Mon rêve.

-          Tu veux dire que c'est toi qui trafique les données du satellite ?

 

-          Oui, et c'est moi qui pousse à droite ou à gauche ! Génial non ? Un petit nuage ici, un soleil là et hop jack pot ! Chaque fois que les stats indiquent un dépassement de flux prévu, paf !

 

-          Et ce chiffre, se sont des vacanciers ?

 

-          Ouais ! Des gogos qui vont s'entasser sur les plages.

 

-          Mais ce sont des personnes, leurs vies, des gosses, enfin …

 

 -          Hé ! Alors  … ils n'ont qu'a pas être aussi cons, on leur ferait avaler n'importe quoi. Si au lieu d'écouter la télé, ils regardaient par la fenêtre ou acceptaient un peu de pluie, et puis, je m'en fous, si t'es venu pour me faire la morale ! Oui, je triche, mais tout le monde triche. Si c'est pas moi c'est un autre. Alors moi, du moment que je m'en mets plein les poches.

 

 Je l'ai laissé avec sa ferraille, et ses bits jouissifs, je n'avais plus rien à faire avec ce genre d'abruti qui chie sur ce qui l'entoure et s'étonne que le monde pue. En quittant la courette, j'ai dégoté un parpaing et, passant devant son compteur électrique, je l'ai détruit pour me soulager.

Eric Hénunc

 

Par Eric Hénunc
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Vendredi 1 septembre 2006

Acte 1 : Il neige à Euroville

 

 

Dans les rues d’Euroville, les passants excités attendent tels des gosses que les flocons de neige égayent le ciel. L’information est tombée ce matin dans les hauts-parleurs de la ville. Le gouvernement a pris la décision de faire neiger dans la journée, chacun peut alors y aller de son pronostic. Aujourd’hui, elle sera verte, jaune fluorescente, non indigo ! Peu importe ce sera l’occasion une fois encore de joies collectives si rares dans le pays.

 

Les anciens se souviennent des feux d’artifice de leur époque. Qui se préoccupait alors de la pollution, du climat qui se réchauffait ? L’insouciance était le maître mot de leur génération. Ils en profitaient sans compter. Pour l’heure, la population d’Euroville sait, elle, que les projections de neige artificielle, qui rafraîchissent l’atmosphère mais s’auto-dissolvent dans la demi-heure, ne peuvent être qu’exceptionnelles. Beaucoup trop chères et avaleuses de temps, ces manifestations ne doivent pas empiéter sur l’activité économique du pays. Le gouvernement ne saurait accorder plus de répit aux travailleurs.

 

Dans la salle du tribunal, l’atmosphère est tout autre, ni excitation, ni joie, l’espace cubique a asphyxié les esprits. L’accusé trompe son ennui en regardant lui aussi à travers les fenêtres aux verres anti-ultra-violets. Son regard encore vif semble attendre malgré lui un éclat dans cette grisaille. La promesse d’un autre jour…

 

Une estrade en béton réhausse la Cour où juges et avocats sont assis derrière une table couverte d’un drap blanc, tel un autel. Les caméras sont là, omniprésentes, pointées sur tous les participants. Elles filment l’intégralité du procès. Les paroles des juges sont retranscrites sur des ordinateurs installés dans tous les lieux publics de la cité.

 

En 2050, la justice, financée entièrement par les publicitaires, siège peu.  La majorité des citoyens obéit à la loi et a renoncé depuis longtemps à la braver, n’en voyant plus guère l’intérêt. Faire des exemples est le leitmotiv des juges. Frapper fort sur quelques-uns pour que tous   observent les règles imposées par le pouvoir. Cette logique de l’assujettissement, vieille comme le monde, avait eu ses heures de gloire au Moyen-Age. Et c’est sans scrupule que le gouvernement d’Euroville s’était arrogé le droit de la remettre en vigueur sans aucun souci de justice. Etre efficace pour asseoir son autorité, voilà quel est son credo.

 

Ainsi les procès retransmis par caméras interposées ne cherchent pas à éveiller les consciences mais bien plutôt à assouvir l’instinct voyeur de l’homme : écartèlement, jeux du cirque, cela non plus n’est pas nouveau. Mais la liesse populaire n’est plus au rendez-vous.

 

Elle préfère la neige d’artifice qui réveille à son insu son penchant pour la vie ; un reste de métaphysique  dans une société au rationalisme triomphant.

 

L’accusé est un vieillard de 83 ans, un peu abasourdi, mais au regard encore lucide. Ses rides expriment un passé porteur de lourds combats et de lourdes contradictions. C’est un visage comme on n’en connaît plus depuis que les crèmes anti-âge, composées avec tous les embryons surnuméraires des laboratoires de vie, sont distribuées gratuitement par le Ministère de la Jeunesse à chaque fête du temps arrêté. Aux yeux de tous, c’est un visage hideux, préhistorique, sans générosité. Le visage d’un rebelle.

 

Il comparait pour crime contre le monde : ce motif d’inculpation n’existait pas au moment des faits pour lesquels l’accusé est inquiété, la fin du millénaire précédent. On estime que l’accusé savait et n’a rien fait ; on estime qu’il a collaboré avec un régime dont les crimes ont les conséquences désastreuses que l’on connaît aujourd’hui. L’acte d’accusation est ainsi formulé par le Président du Tribunal :

 

« - Monsieur G. a fait preuve, dans les années 1990 à 2010, d’un profond mépris à l’égard de l’humanité et de la nature toute entière. Il a contribué à la destruction d’une forme de vie authentiquement humaine sur terre, à l’extinction d’une bonne partie des espèces vivantes, des hommes, de l’air que nous ne pouvons plus respirer. S’il est reconnu coupable il sera condamné à l’exil hors-zone. »

 

Le Président du Tribunal procède alors à l’interrogatoire. L’accusé plaide une défense originale : « non coupable au sens où la cour l’entend ».

 

Il reconnaît les faits mais semble n’éprouver aucun remords.

 

 L’avocat, commis d’office, tout juste sorti de l’école comme le veut la loi, afin d’éviter les risques de corruption, ne sait pas par quel bout prendre cette défense.

 

Fébrilement pourtant, il commence par démontrer que son client était, à l’époque, à l’image de ses semblables, noyé dans une masse d’informations contradictoires délavant et aseptisant les cerveaux.

 

« Imaginez, Mesdames, Messieurs, votre propre cerveau englué dans une marée noire sans fond. Oui, j’ose cette comparaison, une marée noire ! Souvenez-vous de ces plages polluées par les super-tankers symboles de l’ère pétrolière ! Souvenez-vous...» 

 

Des photos d’archives de cormorans englués, à l’agonie, sont projetées sur les écrans afin que l’on saisisse bien son propos.

 

Pensant avoir atteint son objectif avec ces images chocs, l’avocat plaide alors les circonstances atténuantes pour son client.  Il veut prouver que les hommes de l’époque tout en pressentant le danger étaient ignorants des formes réelles qu’il prendrait. Il rappelle que Monsieur G. à défaut d’exprimer des remords souhaite que son procès serve à chacun pour juger et réfléchir du cataclysme passé, et du rôle à tenir aujourd’hui.

 

Le Procureur de la Nation, un vieil homme rabougri, reconnu pour sa puissance d’analyse et son impartialité par les programmes informatiques les plus sophistiqués, interrompt l’avocat :

 

« - Nous en jugerons !  Vos propos ne seront rendus publics que si le tribunal vous donne raison ; nous ne pouvons prendre le risque de vous laisser colporter des mensonges, des idéologies qui nuiraient à la tranquillité de nos sujets et à l’ordre public. En attendant le verdict, les habitants de notre planète n’entendront que les propos des représentants de la justice et bien s’en faut ! Car on devine déjà cette mauvaise foi contre laquelle notre présence ici est requise.

 

Le problème est bien que Monsieur G. savait : s’il avait été comme les autres, comme ses concitoyens français, il ne serait pas jugé ; s’il avait été ignorant, comme je le fus, aveuglé, s’il était durant toutes ces années un bon consommateur paisible, à peine inquiet, il ne serait pas jugé.

 

Or c’est bien un homme retors qui se présente aujourd’hui devant la justice : un homme qui savait mais qui n’a rien fait ; un homme qui a collaboré alors qu’il avait conscience… et nous examinerons un à un les documents qui confirmeront cette version. »

 

 

 

Acte 2 : Caméra et ordre public

 

 

Depuis leur cage de verre, les juges contemplent le spectacle ininterrompu de citadins besogneux occupés à la production du nécessaire à la survie commune . Depuis leurs appartements les juges peuvent mener des enquêtes parallèles aux affaires en cours en se servant des milliers d’écrans et de programmes qui ont accès à tous les coins de la cité.  Chacun étant présumé coupable, tous les faits et gestes sont filmés, enregistrés en permanence. Sera susceptible d’être livré à la justice, celui ou celle dont les caméras auront livré des preuves d’insoumission : violation des horaires de couvre-feu, ivresse, paroles injurieuses à l’égard du gouvernement, adultère…C’est moins le crime qu’il faut punir que les rebelles à la normalisation nécessaire à l’ordre de la cité. Une vieille idée…

 

Tous les jurés espéraient cette suspension d’audience pour ne pas rater la neige d’artifice ; il reste à attendre. Déjà leurs pensées fuient ce procès pour lequel ils ont été convoqués sachant que jamais ils n’iraient contre le réquisitoire de l’homme de la nation. Ils observent donc le spectacle féerique d’une cité transparente à elle-même où chacun peut facilement assouvir par le seul biais du regard ce qui lui reste d’instinct. Le corps, lui, a été domestiqué par les rythmes infernaux d’une société en constante accélération. L’essentiel des images et des rythmes ne sont pas perçus mais agissent de façon subliminale comme ces caisses enregistreuses au service de l’économie. Le corps humain, un prolongement des automatismes techniques utilisés par tous  et qui ont imposé peu à peu des comportements similaires à toute la population.

 

Pour cette raison en Euroville, le goût du travestissement est très à la mode ; afin d’échapper à la surveillance de tous et de chacun, des « métamorphox » et autres « travestodromes » ont été créés qui permettent de se regrouper et de se déguiser dans un secret quasiment total (en ces lieux, on a interdit toute caméra, tout appareil numérique). Ce sont des sortes de discothèques où la foule se mélange et s’échange dans une animation perpétuellement endiablée. Maquillage, perruques, déguisements, masques, lentilles pour les yeux y sont de rigueur !

 

Ces boîtes arrangent le gouvernement, soupapes de sécurité du système. Ces lieux ont été rendus nécessaires par la recrudescence des maladies d’étouffement lent, auxquelles le système clos conduisait fréquemment.

 

Au début des insoumis les ont créés pour aider leurs frères en lutte, traqués par la police milidentitaire. Dans ces ateliers clandestins on vous découpe le fémur (ou autre), on vous raccourcit ou allonge la taille, on vous implante de nouveaux cheveux, on change même votre sexe, on modifie évidemment votre visage, momentanément ou définitivement, à l’aide de toutes les techniques possibles et inimaginables : dénaturation au vitriol, plastique pelliculaire fondu, greffes de peaux mortes ou vivantes… Ces curieux lieux de l’identité croisée, dérangée, recomposée, servent à tous : les femmes y fuient leurs maris, les salariés leurs patrons, les hommes d’affaires mafieux les milices adverses, les criminels la justice, les « dissidents», l’hypocrite démocratie. Faut dire que même dans le gratin ça dégomme sec et les meilleurs chirurgiens se sont  vite spécialisés dans ces lieux « d’affaires » où des faussaires de génie déjouent sans cesse l’autorité en fournissant des identités à la demande. Tout ceci n’étant qu’une question de coût !

 

Mais ces lieux sont aussi des lieux d’amusement ; y règne une musique de transe, inspirée des cérémonies vaudous, modernisées par les sons des ordinarmoniums. G. les avaient longtemps fréquentés plus jeune pour se fondre dans l’image qu’il voulait avoir de lui-même, une image non identitaire et non transparente qui lui permettait de jouer des rôles sans cesse différents. Il prenait à vrai dire ces loisirs comme un exercice de combat ; il avait cherché ici l’envers de la société ratissée et plate qu’il haïssait, il avait cherché des lignes de fuite, des balais de sorcières  et nourri son goût pour la profondeur. A l’inverse de la musique labellisée, cette transe clandestine mixait les traditions des divers continents. Il savait très bien qu’il pouvait ici échapper à son procès, fuir ce pouvoir absurde, mais il avait d’ores et déjà renoncé à fuir, préférant voir encore ce qu’on allait faire de lui…

 

Le procès reprend sans que le divertissement ait eu lieu. L’avocat poursuit alors sa plaidoirie en expliquant qu’à l’époque du crime, la conscience, même des gens informés, n’était pas totale, que la sérénité de cette majorité apathique empêchait de se dire qu’on était sans doute le seul à avoir raison… Emporté par l’émotion, il rappelle avec véhémence qu’on n’avait jamais jugé les intellectuels qui avaient collaboré avec le régime communiste au siècle dernier et qu’on en avait seulement pendu que quelques-uns à l’issue de la deuxième guerre mondiale…

 

Ce propos ne fait qu’irriter davantage encore le Président qui demande au tribunal de ne tenir aucun compte des erreurs judiciaires du passé dans le procès de l’accusé G. . Quant aux intellectuels libéraux, amis du pouvoir, qui avaient conduit le pays à la ruine, ils étaient évidemment hors de critique puisque leur inconscience des enjeux réels de la civilisation était totale.

 

Le Président du Tribunal est toujours jeune. Il doit avoir entre 20 et 25 ans. Il est soumis à une batterie de 33000 questions qui permettent de tester à la fois l’impartialité de son jugement, sa résistance émotive et la qualité de son analyse. A l’âge de 25 ans il doit se reconvertir en représentant, en expert… car on estime que les risques de compromission sont trop grands. De fait, ils le sont ; tous les métiers liés à l’expertise juridique (avocats, psychiatres, experts…) composent une aristocratie qui a détrôné depuis longtemps pouvoir politique, économique et journalistique. Désormais tout est juridique , tout est procès et tout politique trimbale avec lui une armée de juristes établissant des plans incessants pour récupérer ici ou là un peu d’argent, un peu d’audience, un peu de pouvoir.

 

L’avocat reprend la parole :

 

«  Mon client  n’est pas comme les autres ; il est resté un adolescent très longtemps ; il a vu autour de lui, les autres devenir des adultes normalisés alors que lui ne pouvait quitter son monde. Ses cousins, neveux, plus jeunes que lui, ont grandi, ils se sont mis à parler comme les autres, à moins boire, à dire bonjour le matin, et « ça va » , « tu as acheté une nouvelle voiture » , « tu n’as pas encore acheté une nouvelle voiture » , « il fait froid » ; ils se sont  mis à travailler, à vivre à crédit afin, comme il se doit d’avoir ce que tout le monde désire avoir. Ils sont devenus sages, ont eu à leur tour des enfants… Mon client, lui, n’a  jamais été normal… »

 

Sur l’immaturité du client, le Président souhaite en savoir plus et interroge à son tour l’accusé :

 

« - Vous avez voyagé, vous avez usé sans compter les précieuses énergies du monde, vous avez pillé et gaspillé ces richesses dont il ne reste rien aujourd’hui ; vous avez encouragé, en tant que touriste, les massacres indirects des populations, la destruction des diversités culturelles. Votre argent a tout colonisé, tout détruit…

 

 -Je m’oppose à l’idée de gaspillage ; le pillage a été fait par les colons de tous les siècles ; j’ai voyagé en curieux, ; dans le voyage était sans doute la source de ce qui aurait pu nous sauver ; nous mettre à l’écoute des autres civilisations, qui avaient choisi la mesure et l’économie quand chez nous on faisait l’éloge de la dépense, de la consommation, quand le cerveau moyen d’un citoyen recevait chaque jour, entre son ordinateur, son portable, la télévision, les affiches des espaces « publics » et sa boîte aux lettres 3000 messages, 3000 injonctions d’achat. J’ai voyagé pour échapper, pour me tenir à distance…

 

-C’était de l’égoïsme …Comme vous vous défaussez ! vous aussi avez fabriqué la « flambe ».  Montesquieu, je crois, raconte l’histoire de ce fils de noble qui avait été puni de ne pas avoir dépensé tout ce que son père lui avait donné ; à cette époque, vous avez tous joués aux nobles. Trois cent millions d’occidentaux ont cramé les ressources de la planète et nous ont légué des déchets, des zones radioactives, un monde incertain et sans ressource, où il faut se battre sans cesse pour maintenir un précaire équilibre alimentaire et une écologie de survie…

 

- J’étais dans les plus mesurés, mais c’est vrai que je n’ai pas totalement franchi le pas. Entrer réellement en dissidence, oui, j’aurais dû. Le monde semblait si complexe ; j’avais foi en l’homme. Je croyais que viendraient les événements qui réorienteraient la marche des hommes ; celle-ci avait déjà fait preuve de plus d’un tour de passe-passe … Je me suis contenté de faire ma part de travail, comme dans cette histoire du colibri qui cherche à éteindre l’incendie et fait sa part de boulot.

 

-Cette histoire est idiote. La foi est un péché si elle mène à l’illusion et à la destruction ; la tolérance a des limites. Mais nous ne croyons pas à vos excuses : vous étiez au courant de tout, vous étiez même payé pour être informé et faire preuve d’esprit critique. Vous saviez que, en continuant ce  mode de vie 30 000 espèces vivantes allaient disparaître, que la couche d’ozone fondait comme neige au soleil, et que le niveau des eaux montait et vous n’avez rien fait ! Vous avez milité mollement. Nous avons les preuves de vos connaissances, des lettres qui témoignent de vos lectures et de vos engagements. Mais tout cela était au service de votre aura et de votre intérêt personnel.  Vous êtes responsable et coupable.

 

Reconnaissez-vous ces personnages et ces ouvrages… »

 

Sur l’écran défilent les journaux des casseurs de pub, les visages de Pierre Rahbi, d’Hubert Reeves, d’Ivan Illich ; on entend les voix d’une émission dans une radio locale où l’accusé lui-même défend l’idée de « décroissance ».

 

Interrogé sur la connaissance de ces ouvrages,  Monsieur G. confirme. Il confirme l’émission de radio mais explique son retrait de l’engagement politique au moment où les Verts d’abord, puis le parti socialiste lui-même « récupérèrent » le concept de « décroissance » dont il pensait pourtant qu’il était le talon d’Achille d’un système devenu fou. Système qui s’avérait en réalité capable de s’adapter à tout !

 

Monsieur G. sent bien qu’il ne convainc personne. Face au péril qui menaçait l’humanité, il semble inacceptable d’avoir choisi le retrait dans le confort et la sérénité personnels… L’idée d’usure même, évoquée par l’accusé, n’apporte aux yeux des juges aucune circonstance atténuante…

 

 Acte 3 : Monsieur G. plaide coupable

 

 

« Alors oui, dans l’indifférence générale je me suis engagé. Mais c’est vrai, j’ai continué à me chauffer au gaz, à utiliser ma voiture ; j’ai drogué mes enfants aux antibiotiques prescrits par les pédiatres alors que je connaissais leurs conséquences néfastes sur leur santé, j’ai fréquenté des supermarchés en acceptant qu’il y ait des vigiles noirs –ces nouveaux esclaves – chargés  d’ouvrir mon sac comme celui d’un voleur ; j’ai connu toutes les formes de la bassesse et de l’indifférence, mangé les croissants offerts par des promoteurs immobiliers, des banquiers ; j’ai continué à utiliser des lessives chimiques jusqu’à épuisement de  mes stocks et j’en aurais peut-être même racheté si un ami ne m’avait offert un stock de noix biologiques...

 

Oui, je savais mais nous étions dans un état de transe narcissique ; sous l’effet de nos coups les frontières refoulaient : l’homme communiquait au bout du monde, il volait dans les airs, envoyait des satellites et des fusées dans l’espace : nous étions fascinés et ne pouvions croire à ce que nous disions nous-mêmes quand nous parlions de déshumanisation. Nous doutions : l’homme était –il en train d’amputer sa sensibilité, son jugement, son espérance de vie ; ou au contraire de démultiplier tout cela. Je savais bien que de nombreux philosophes grecs vivaient jusqu’à cent ans bien avant les progrès de la médecine, mais comment douter que tout fut fumisterie et facteur de décadence…

 

Nous vivions une étrange mutation : nous sortions juste de la préhistoire, de la précarité. Nous inventions seulement l’idée que les hommes pouvaient participer au pouvoir ; les bénéfices grossissaient, tout le monde jouait le jeu. Devions-nous croire ceux qui prédisaient pour les plus pauvres des jours heureux grâce à la croissance ? La politique était-elle vraiment autre chose que la gestion d’un patrimoine où on donnerait suffisamment à chacun et où des experts solidement formés mèneraient au nom de tous la barque commune?

 

C’était une curieuse époque où avachis, les hommes regardaient reculer les acquis sociaux qu’ils avaient obtenus avec peine, convaincus par la propagande qui affirmait cela nécessaire, tandis que dans le même temps toutes  les magouilles, les aberrations, les enrichissements, la destruction des biens communs se poursuivaient. Comment croire que cela aussi a été possible ?

 

C’est une idée que j’ai eu  à ce moment Monsieur Le Président : la conscience morale mute en fonction des situations, les exigences qui font qu’un homme peut se dire moralement bon ne sont pas les mêmes suivant les civilisations. Pour faire le bien, il fallait réfléchir à sa propre consommation, mais c’est elle qui servait de religion d’Etat. C’est elle qu’au contraire on nous présentait comme le bien, sans se soucier ni des antécédents, ni des conséquences.

 

Les enfants continuaient de grandir par grappe de centaines de milliers sans éducation, sans soin, il en mourrait beaucoup. Cette situation, dénoncée par certains, ne heurtait la sensibilité de personne, tandis que les piscines croissaient dans les pays riches… Eux aussi, nous disait-on, auraient un jour leur part de bonheur grâce à notre croissance. On dessalerait bientôt l’eau des mers… Comment croire que des millions de personnes allaient mourir de manque d’eau dans les années 2020… Comment croire aux prophéties de décadence et aux idées d’un retour à une vie plus naturelle, moins appareillée?

 

- On ne parle pas de décadence ici, si ce n’est de la vôtre. On parle simplement de la destruction de la nature qui nous fait payer cher aujourd’hui les erreurs de votre siècle.

 

- Nous avions c’est vrai des éléments concernant la fonte des glaciers, la disparition des espèces, de même que ceux qui connaissaient les risques de l’amiante, du sang contaminé ou de la vache folle. Je pense, moi, qu’il y a eu communion dans la destruction de la nature et dans la manière pour l’homme de se percevoir lui-même. Les mots, les sensations ont été aussi solidement manipulés que le furent les produits naturels des semences génétiques. On dissimulait les réalités sous des sigles et des abréviations afin de faire disparaître leur épaisseur, les claques qu’ils nous mettaient... Les sensations elles-mêmes furent peu à peu étouffées par les conventions ; par l’utilisation de produits manufacturés qui apprenaient à sentir, à voir ; par les techniques qui canalisaient le monde dans un même rythme de lecture, d’écriture. Je voyais bien que peu à peu on fabriquait de l’homme comme on fabriquait une auto… Je voyais bien ce trop de réalité qui engluait  les gestes, les sens, les pensées : un livre m’avait particulièrement alerté. Celui d’Annie Lebrun, grande prêtresse de la rébellion ! Mais comme les chaînes de montage avaient la souplesse et l’apparence de la vertu, nous avions du mal à leur déclarer la guerre.

 

-Monsieur G.,  Madame Lebrun a été reconnue coupable de crime contre le monde; vous cherchez de faux responsables ; les médias ont été des fidèles serviteurs de l’ordre établi, mais les citoyens comme vous ont commis des fautes. Madame Lebrun était une subversive, versée dans la pornographie ; ce n’est pas en faisant appel à son œuvre que vous vous disculperez. Je pense moi être tout à fait normal ; ma sensibilité n’est pas atrophiée, pas plus que mon jugement… et je suis pourtant l’héritier de votre siècle ; je regrette bien que des gens comme vous, qui avaient toutes les chances, ne soient pas venus nous secouer. Moi, j’aurais agi !

 

- A mon avis votre présence ici prouve le contraire et puisque je dois être condamné dans ce procès absurde, autant que j’exprime que le vrai combat n’a pas été perdu au moment où le contrôle du développement nous a échappé. Nous avons perdu le combat quand l’art et la sensibilité se sont montrés incapables de fournir au grand nombre les outils critiques qui auraient pu réveiller leurs perceptions. Je vois encore les queues devant les cinémas se  rendant voir des navets aseptisés !  L’art comme divertissement, l’industrie artistique comme nouvelle forme d’éducation de la sensibilité, une sensibilité lissée dans le sens de la facilité ; une entreprise de fabrication de l’humain sur le modèle de l’exploitation économique ; la réduction à l’utilité. Du « capital culturel » à « l’assurance-vie », les expressions avaient déjà tout résumé. Il ne restait plus qu’à se suicider en douce : c’est ce que nous fîment.

 

En 2002, j’ai découvert que je pouvais boire l’eau de mon puits, elle était contaminée par les pesticides, le restaurant scolaire où mangeaient mes enfants avait été livré à des entreprises « artisanales », (les autres parents se vantaient de cet adjectif), qui livraient 10000 repas d’enfants par jour, envoyaient davantage de camions sur les routes, et augmentaient les déchets dont on nous disait quotidiennement qu’on ne savait que faire tandis que, sur les sites des ministères, on annonçait très officiellement les mesures des incinérateurs qui dépassaient deux cents fois les doses autorisées. Ce fut les premières épidémies mondiales, elles commencèrent à côté de chez moi : les hommes mourraient comme des feuilles et vivaient comme des somnambules dans la crainte et la superstition. Les PDG avaient renoncé à toute valeur et ne parlaient plus que de marges. Sans cesse ils liaient la conscience et l’argent, j’ai renoncé à ce moment là...

 

Une mutation était en route, l’homme en train de se transformer réellement ; les mentalités de changer, la sensibilité de s’anesthésier ; on commençait à triturer les corps en fonction des impératifs économiques…

 

C’est à cette époque que j’ai été pris d’affection pour l’animal. Je ne me suis pas méfié, puis peu à peu, il s’est mis à m’accompagner. Il ne m’appartenait pas et je ne sais pas s’il s’appartenait lui-même. Il m’était apparu sympathique depuis qu’il s’était montré hostile aux bruits de véhicule à moteur qui venaient troubler notre tranquillité. C’était bien un chat mais plutôt un chat sauvage, un lynx, malin comme un renard ; je l’appelais « la bête », il réveillait en moi l’idée d’une nature primitive, une émotivité brute… Il fut le symbole de mon repli… »

 

Acte 4 : Verdict

 

 

Le lendemain

 

« -Nous avons jugé que vous étiez en mesure de connaître les mutations de l’exigence morale qui allaient amener à se méfier de toute forme de combustion ; nous avons jugé que, malgré toute la littérature épique, théorique… qui a toujours valorisé le feu, vous aviez les moyens du recul nécessaire et que vous avez choisi la facilité : vous êtes donc coupable de n’avoir pas sauvé le monde. A votre époque les criminels de guerre ont commencé à être arrêtés ; eux aussi faisaient semblant de savoir qu’ils étaient en droit de laisser leurs hommes assassiner et violer, piller, que sais-je encore… Ma collègue a attrapé Milosevic, puis Karadzic, Assurancetourix aussi, à moins que je confonde… Mais les crimes contre l’humanité n’étaient rien à l’égard du crime contre le monde !

 

Nous nous rendons compte que vous étiez de bonne volonté mais que vous avez cédé à la facilité. L ’exemple du génocide nazi, la collaboration de millions d’êtres humains aux premières formes d’extermination systématiques de l’humanité ne vous a rien appris alors que vous étiez le premier à en parler à vos élèves ; vous avez été un fonctionnaire zélé, comme Eichmann le fut ; vous avez été victime du mal ordinaire du petit homme sans qualité, ne se préoccupant que de soi-même, des siens et de son tout petit environnement. Vous avez pourtant connu des hommes qui filaient droits et vous ont alerté.

 

Aujourd’hui par votre faute, la majorité des hommes vit comme des cloportes dans quelques mètres carrés à l’intérieur de bulles qui maintiennent péniblement l’air à la température de 40 degrés. Ils n’ont plus de compagnons, tout est artificiel. Ils mangent des pilules pour survivre et s’adonnent aux jeux qui sont les seules traces de liberté auxquelles ils peuvent prétendre.

 

Les 19 000 îlots de 500 000 humains qui constituent l’héritage de la forme vivante sont soumis à des conditions drastiques d’existence. A 83 ans il vous restait 17 ans à vivre avant de laisser la place à un de ces êtres qui attendent dans les couveuses de l’empire.

 

 Coupable, vous avez été jugé responsable et coupable !

 

 Vous avez passé l’âge d’une possible réinsertion et de toute manière vous ne l’auriez pas méritée. Nous jugeons comme urgente la mesure que nous prononçons à votre endroit : vous êtes condamné à disparaître. Vous avez deux heures pour écrire votre testament puis vous pousserez la porte rouge et suivrez  le corridor ; la température s’élèvera progressivement pour atteindre celle qu’il règne désormais sur l’ensemble de notre planète : 240 degrés. Vous ne sentirez pas la chaleur car votre corps aura été préparé pour résister quelques minutes aux températures les plus extrêmes ; au bout de ce laps de temps, vous vous consumerez ; votre dernière chance est que vos anciens alliés dont nous savons que certains résistent dans l’enfer, vous sauvent. En ce qui nous concerne, nous n’avons plus rien à attendre de vous. Adieu Monsieur G …

 

 

 

Christophe GOUMAZ

 

Par Christophe GOUMAZ
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Avertissement

Transgénial !, c'est un recueil de nouvelles écrit à quatre mains (les nôtres) et publié par Attac en 2006. Pourquoi publié par Attac? Ca, vous verrez en lisant. Pourquoi un blog? Et pourquoi pas? Si vous voulez des raisons, en voici quelques-unes : promotionner notre bouquin, copiner, faire connaître des textes que nous avons reçus suite à la sortie du "petit livre rouge avec une poule dessus". Alors, bonne visite et plus si affinité.

Bernier-Gicquel

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